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 Je ne regrette rien.

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Sabre
Heimin


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MessageSujet: Je ne regrette rien.   Dim 20 Avr - 18:40

An 385, été

Aujourd'hui, je suis né. Oui évidemment je rédige ces lignes à posteriori. Forcément. Drôle de manière de commencer le récit de ma vie et le scribe me regarde avec des yeux ronds mais il écrira scrupuleusement sous ma dictée, même quand je parle de lui. Comme de nombreux bushis, je n'ai pas les lettres pour remplir moi-même cette tâche alors que j'arrive à la fin de ma vie de guerrier. Alors je dois recourir aux services de cet homme maniant mieux la plume que moi. Je n'en conçois nulle honte, la voie du sabre a toujours été la seule existant à mes yeux, et ce depuis ma plus tendre enfance.

Difficile de décider par où commencer, il y a tant de choses que j'aimerai dire. Par le début, celà me semble le mieux. Donc par ma naissance. Vous voyez, aussi mal dégrossi que je puisse être, j'ai quand même une certaine logique. Je suis né en l'an 385 de l'ère impériale, alors que les premiers frissons de l'hiver naissant faisaient craindre aux vieux heimins chargés de l'entretien des jardins que la saison morte serait particulièrement éprouvante cette année. Oui d'accord, le style est un peu ampoulé mais j'ai quand même lu quelques contes épiques au fil des ans, forcément, ma façon d'envisager mon récit s'en ressent.

Deux évènements présidèrent à ma naissance. Le premier fut triste pour moi : ma mère mourut en couches. Le second fut triste pour l'empire : les clans de l'Alliance Impériale ravagèrent la cité des fleurs de jade après le tournoi de l'Aurore. Comme le clan Torayama n'avait pas participé à ce massacre, mon père put être présent pour ma naissance, malgré ses lourdes responsabilités. Un Torayama ne fait jamais passer ses envies personnelles avant son devoir ou l'intérêt du clan. Du moins c'est ce qu'on m'a ensuite enseigné. Mais j'ai aussi appris que mon père avait parfois estimé que ses envies personnelles rejoignaient l'intérêt du clan et qu'il était de son devoir de les satisfaire. Mais mon vieux précepteur m'a dit que ce jour-là, mon géniteur me prit dans ses bras et que pour la première fois de sa vie, il vit mon père pleurer. Plus jamais il ne s'autorisa une telle faiblesse et quelque part, je crois qu'il m'a rendu responsable de cet accès de sensiblerie. Nos rapports en furent difficiles.


Dernière édition par Sabre le Lun 6 Juil - 20:10, édité 1 fois
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Sabre
Heimin


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MessageSujet: Re: Je ne regrette rien.   Dim 20 Avr - 19:56

An 390, printemps

Aujourd'hui, je suis entré pour la première fois au dojo des 5 Pics. Dehors, il faisait encore froid même si le jeune guerrier printemps gagnait lentement son éternel bataille contre le vieil hiver bien las. A l'intérieur, la pénombre régnait. En face de l'entrée du temple, Les six maîtres du dojo étaient assis en ligne, leurs élèves derrière eux sur sept rangées. Le soleil naissant de ce début de journée n'était pas encore monté assez haut pour dissiper les ténèbres noyant la cour d'armes du seul temple dédié à l'étude des arts martiaux sous toutes leurs formes. J'étais assez surpris de voir non seulement des enfants Torayama mais également de nombreux jeunes gens, déjà adultes et samuraïs si l'on pouvait en croire les katanas et tachis passés à leurs ceintures. Mon maître posa sa main unique sur mon épaule pour me rassurer et se pencha pour m'en expliquer la raison. De tous temps, les techniques de combat les plus extrêmes avaient été enseignées dans ce dojo. Certes, seules une poignée de sabreurs par génération obtenait l'incommensurable honneur d'acquérir auprès des maîtres les techniques les plus secrètes de leurs clans d'origine, toutes conservées ici comme des trésors à destination des générations futures mais tout samuraï qui le souhaitait pouvait venir apprendre les techniques les plus usuelles. Mon père quand à lui, restait de marbre, sans un regard dans ma direction. Je sais très bien qu'il s'il était présent ce jour-là, c'était uniquement parce que Goken-sempaï avait longtemps insisté et qu'il avait cédé de guerre lasse. Nous devions former un drôle de trio tous les trois : le manchot, le borgne et le nain...

En ces lieux, même mon père n'avait droit à aucun égard particulier, même si deux des six maîtres du dojo portaient le même mon que nous. Devant nous, face aux maîtres,trois jeunes garçons et une fille étaient agenouillés. Ils avaient tous de huit à dix ans et leur formation de bushi ne faisait que commencer mais le plus frêle des garçons me dépassait probablement déjà d'une tête et demie, même s'il était difficile d'en juger vu qu'il était en seiza et moi debout. Ils étaient tous du clan Torayama et ils étaient tous là pour la même raison que moi : pour intégrer la meilleure école de sabre du monde. Mon maître me poussa légèrement dans le dos pour me faire revenir à la réalié et mon père renifla de mépris. Rouge de confusion, je me suis alors précipité pour m'agenouiller précipitamment à côté du garçon le plus à droite, juste au moment où celui-ci se présentait à son tour.

Je me nomme Torayama Zenji, maîtres, et je souhaite moi aussi intégrer l'école.

J'ai trouvé que sa voix était alors pleine d'assurance. Bafouillant à moitié alors que les yeux acérés des vieillards se posaient sur moi, je parvins quand à moi à prononcer mon nom sans me tromper et dans mon état, c'était déjà beaucoup. Les maîtres s'entre-regardèrent, visiblement un peu hésitants et l'un d'eux jeta un regard interrogatif en direction des deux hommes les plus importants dans ma vie. Je ne sais pas de quelle manière mon père put réagir mais ils reprirent instantanément leur mine impassible. Sur la bordure extérieure de la place d'armes, des murmures naquirent parmi les proches et les parents des trois enfants mis à l'épreuve avec moi. Car je le sais aujourd'hui, c'était une épreuve. Une épreuve terrible pour les jeunes gens que nous étions. Un regard agacé du plus jeune des maîtres (qui devait bien avoir quarante ans au moins) et le silence régna à nouveau. Le plus ancien des maîtres s'adressa tour à tour à chacun des candidats, leur demandant pourquoi ils s'estimaient en droit de prétendre à cet enseignement d'exception. Chacun répondit, ayant visiblement déjà beaucoup réfléchit à la question. Il me sembla même que la réponse du premier fut plus récitée qu'autre chose. Quand ce fut mon tour de répondre, j'ai parlé spontanément, sans réflechir. Je devais me mordre les doigts à maintes reprises de ces quelques mots.

Parce que je veux devenir invincible.

Un concert de ricanements éclata parmi les élèves assemblés dans la cour et le rouge me monta instantément au front. Il se passa de longues secondes avant que je n'ose regarde les maîtres en face de moi. Pas un ne riait. Ils avaient le visage tendu, comme si mes mots avaient été pour eux plus qu'un défi lancé à leur dojo, comme si je les avait insulté. Ils ne firent aucun commentaire. Les maîtres se retirèrent sur une estrade afin d'assister aux combats qui allaient être livrés. Chacun d'entre nous, jeunes prétentieux croyant que tout leur était du, allait devoir gagner le droit d'apprendre en ces lieux sacrés. De mes quatre camarades, pas un ne parvint à vaincre le jeune guerrier qui nous affronta tour à tour. Et non, je n'ai pas vraiment fait mieux que les autres. Malgré toute ma fougue, tout mon désir de réussir et de plaire enfin à mon père, tous mes espoirs de le rendre enfin fier de moi, je n'ai jamais réussi à toucher cet homme. Il bougeait à peine son bokken et toujours, le bois heurtait le bois, mon bras vibrant sous le choc tandis que lui n'en n'était visiblement nullement affecté. Au bout de cinq minutes, je fus renvoyé avec les autres, un peu honteux mais surtout égaré. Les maîtres du dojo avaient-ils décidé de ne plus prendre d'élèves ? Comment défaire un tel guerrier ? A notre âge c'était impossible. Nous nous sommes inclinés, bien alignés devant lui, conscients du chemin que nous avions à parcourir pour espérer atteindre un jour un tel niveau.

Merci, Takaichi-sempaï.

Nous avions parlé de concert, ainsi que le voulait la tradition. Nos parents, amis et senseïs partirent, nous laissant au dojo, un peu hagards. Maîtres et élèves repartirent dans leurs salles d'entrainement respectives, la vie du dojo reprenait son rythme, sans nous. Nous restions là, ne sachant que faire. Le plus frêle du groupe (moi excepté bien sûr) tourna les talons et courut pour rattraper ses parents qui s'éloignaient déjà. J'ai appris plus tard qu'il avait intégré un autre dojo et qu'il était devenu un bushi de bon niveau. Nous restions là, ne sachant que faire.


Dernière édition par Sabre le Lun 6 Juil - 18:34, édité 1 fois
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Sabre
Heimin


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MessageSujet: Re: Je ne regrette rien.   Mar 22 Avr - 10:17

An 390, été

Mes mains me font mal. J'ai balayé la cour pour la huitième fois aujourd'hui et l'intendant n'est toujours pas satisfait. J'ai croisé le regard de Zenji ce matin, lorsque l'intendant m'a fouetté en me traitant de paresseux. Ses yeux me disaient de tenir, que ça en valait la peine. Et il avait raison, même si à ce moment-là, j'avais du mal à m'en persuader. Je pensais à mon père. Trois mois déjà qu'il m'a laissé ici et aucune nouvelle. Quelques fois je pensais que Zenji avait de la chance d'être orphelin. Son père était noble mais d'ascendance modeste et sa mort héroïque avait conquis pour son seul fils le privilège d'intégrer la meilleure école de sabre du monde. Enfin, pour le moment, lui et moi avions surtout le droit de récurer les marmites, de balayer la cour et de nettoyer les tatamis. Il n'y avait plus que nous deux, les autres candidats étaient tous repartis. Mais pas nous. Les garçons de cuisine se moquaient de nous, qui dormions dans un coin de couloir, encore plus sales, affamés et malheureux qu'eux.Combien de temps allait durer notre enfer ? Nous nous en moquions, nous n'abandonnerions jamais. Plutôt mourir que de revenir me présenter devant mon père la tête basse et devoir lui annoncer qu'ils n'ont pas voulu de moi.

Aujourd'hui j'ai découvert le vrai sens du mot douleur. Les maîtres m'ont convoqué. J'ai du affronter un élève de quinze ans, grand, brutal et aimant faire souffrir. Les coups de bokken qu'il m'a donné ont marbré mon corps de zébrures violettes. Je crois qu'il m'a cassé deux dents et pendant une semaine, je n'ai pas pu ouvrir mon oeil gauche. J'ai aussi découvert le sens du mot hypocrisie. Ils ont ri de moi, disant qu'ils auraient pensé que j'aurai quand même appris quelque chose puisque j'avais reçu l'insigne honneur d'assister à leurs enseignements mais que je n'était probablement qu'un enfant gâté, incapable de progresser. Ils m'ont dit de partir, de rentrer chez moi. J'ai refusé. Je ne me suis pas abaissé à les supplier, j'ai tout fait pour ne pas pleurer. J'aurai préféré que cette grosse brute ricanante me tue et ma seule fierté à ce moment-là c'était qu'il n'avait pas réussi à m'assommer. J'étais toujours debout, il n'avait pas gagné. Les maîtres, excédé par mon entêtement, appelèrent le gardien des portes, un grand gaillard chauve qui louchait un peu. Ce dernier m'a pris par le col et malgré mes protestations et les coups que j'ai pu lui donner dans le ventre et les jambes, il m'a jeté dehors comme un vieux sac. J'étais seul, perdu, hagard. Les portes se refermèrent et je ne savait quoi faire. C'est à ce moment-là que la pluie se mit à tomber.

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Sabre
Heimin


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MessageSujet: Re: Je ne regrette rien.   Lun 28 Avr - 19:54

An 391, printemps

Ce jour-là, il pleuvait. Je n'ai jamais aimé la pluie. Elle se glisse partout, elle pénètre tout, elle viole l'intimité des corps et des pensées, elle glace le coeur et l'âme. Je crois que cette aversion date des trois jours que j'ai passé, sanglotant et grelottant, trempé jusqu'aux os, devant les portes du dojo des 5 Pics. Enfin, on m'a dit que ça avait duré trois jours, car je me souviens juste de la souffrance, de la détresse, du désespoir qui me saisissait parfois et aussi d'être tombé inconscient au milieu du second jour. Je ne sentais déjà plus mes doigts, ni mes pieds. J'ai bien cru que j'allais mourir là, comme un chien, devant cette porte close. Les serviteurs m'ont dit qu'ils m'avaient trouvé gisant sur le sol et que je suis resté entre la vie et la mort pendant une bonne semaine. Mais j'avais fait la preuve de ma volonté, de mon désir d'apprendre supérieur à mon désir de vivre. J'étais enfin accepté dans cette école.

Ce jour-là, plusieurs mois plus tard, j'observais le maître du sabre qui instruisait ses élèves. Un vieux ronin de plus de trente ans aux traits mal dégrossis assistait aux cours, ainsi que deux jeunes Torayama et une demi-douzaine d'autres jeunes gens, garçons et filles. Le maître avait quand à lui dépassé l'âge de l'inkyo mais il rasait son crâne et restait imberbe pour dissimuler son âge. Sa vivacité et la puissance brute qui se dégageait du moindre de ses mouvements aurait trompé tout observateur trop loin pour remarquer ses rides et son corps couturé de trop nombreuses cicatrices. C'était un guerrier, un vrai. En son temps, il avait remporté le tournoi de l'Aurore et il avait participé à nombre de combat en bordure de la Terre des Ombres. Il avait vu la mort en face, il avait croisé le fer avec un ennemi inhumain décidé à prendre sa vie. Et celà faisait toute la différence. A cette époque déjà, je savais faire la différence entre un écumeur de dojo et un vrai guerrier, un guerrier parfait. J'assistai aux cours de Maître Okuza du matin au soir mais jamais encore je n'avais eu l'autorisation de fouler le tatami. Je restais sur le bord, à regarder, à observer, à apprendre de l'exemple de mes aînés qui eux suaient dans leurs kimonos d'entrainement.

Ce jour-là, maître Okuza pointa le doigt vers moi et me fit signe de venir. Il souhaitait expliquer à ses élèves un mouvement bien particulier, une frappe basse particulièrement efficace contre un adversaire de taille réduite comme un bakemono. J'étais en garde, un rien d'apréhension me faisant des noeuds au creux du ventre. Il me dit de charger et j'ai attaqué, de toutes mes forces, avec toute la conviction dont je pouvais faire preuve. Une demi-seconde plus tard, j'étais sur le sol, le souffle coupé, des étoiles dansant devant mes yeux. Faisant un gros effort de volonté, je me suis relevé et nous avons recommencé. Trois fois. Lorsque ce fut terminé, il me désigna nonchalamment un partenaire d'entrainement un peu plus âgé mais le plus jeune à part moi. Le bokken semblait presque chaud entre mes mains. Je me suis donné à fond. Les autres n'ont pas fait de commentaire mais je lisais un peu de mépris mêlé de curiosité au fond de leurs yeux. Lorsque la séance d'entrainement fut finie, nous sommes tous partis aux bains. J'avais été accepté.

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Sabre
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MessageSujet: Re: Je ne regrette rien.   Jeu 27 Nov - 15:08

An 392, été

Aujourd'hui, mon père est mort.

Je ne suis pas sensé avoir vu ce dont j'ai été le témoin. Ce n'est pas sensé avoir eu lieu. rien de tout ceci ne sera jamais dans l'historie officielle et pourtant, ça a eu lieu. J'étais là, je l'ai vu de mes yeux. Caché en haut des remparts en cette fin de journée, j'observais les samuraïs qui se regroupaient aux portes du dojo. Il y en avait de tous les clans. Des Torayama, des Kuma, des Kitsune, des Seigikami et même un Yatagarasu. Ils ne s'aimaient pas c'était visible mais tous étaient là pour la même mystérieuse raison. Je n'ai pas bien compris au début. Une fusui semblait diriger la cérémonie. Ils se sont tous recueillis dans un silence terrible puis elle leur a expliqué ce qu'ils allaient devoir faire. Il y a eu quelques murmures parmi eux mais ils étaient trop loin pour que je puisse entendre distinctement ce qu'ils disaient.

Un des maître-assistants m'a interpellé depuis la cour. Il s'étonnait de me voir dehors à cette heure-ci, pensant probablement que je profitais de la douceur de l'air. Je n'étais pas un élève turbulent, je faisais très peu de bêtises. Alors il ne me soupçonnais probablement pas vraiment mais il avait envie de faire preuve d'autorité. il m'a dit de descendre. J'ai refusé. Il a crié et je l'ai ignoré. Il est monté jusqu'à moi, son bokken en main, prêt à me rosser. J'ai croisé son regard, il y a lu ma détermination. S'il avait avancé d'un pas supplémentaire, je lui aurais sauté à la gorge. J'étais un vrai petit sauvageon à l'époque. Oui, bon d'accord, ça ne s'est pas amélioré avec l'âge. Il a vu qu'il se passait quelque chose, lui aussi a reconnu mon père qui observait les samuraïs assemblés sans prendre part à la cérémonie. Et là, sa mâchoire est restée ballante car tout comme moi, il venait de découvrir avec stupeur les samuraïs, homme et femmes mélangés qui se dévêtaient et se peignaient sur le corps des symboles païens grâce à une sorte de peinture faite de sang et de boue.

C'était la première fois que je voyais des femmes nues et je dois dire que j'en garde un souvenir... ému. Les samuraïs assemblés ont commencé à chanter en coeur, appelant quelque chose ou quelqu'un. Je n'ai pas vraiment compris ce qu'il se passait. En réalité, il m'a fallut de longues années pour comprendre. J'aurai du sentir le frémissement dans l'air annonçant l'arrivée des Esprits et comprendre que leur manière de refluer n'avait rien de normale mais sur le moment, tout ce que j'ai vu, c'est que dans un éclair de lumière aveuglante, un être incroyable était apparu. D'une voix de stentor plus puissante que le tonnerre, il s'est présenté : Mushashin, le gardien des traditions, le Traque-Esprits. Il a hurlé une malédiction contre les samuraïs présent, déclaré qu'il ne laisserait aucun mortel permettre le retour des Esprits Anciens dans le Ningen-Do et il a chargé. En quelques secondes, plusieurs samuraïs de renom sont tombés sous ses coups, dont Kenshiro, le maître d'armes du clan Kuma. Et c'est là que mon père a réagi.

En une fraction de seconde, il s'était porté au-devant du monstre inhumain (peut-on réellement dire divin ? Cet être ne ressemblait pas au portrait que l'on fait des kamis dans les livres d'histoire), l'empêchant d'attaquer derechef. Il l'a repoussé en arrière et l'a défié. Quelle puissance dans les gestes de cet homme ! Quelle force de caractère ! ! Quelle abnégation ! ! ! Sans frémir, il s'est positionné en face de la créature ricanante. Tous deux ont pris une position iaïjutsu et leur mimétisme en disait long sur la perfection de leur technique. Le temps a semblé s'arrêter. Impossible de dire combien de temps ça a duré. Peut être une minute ou peut être une heure. Les survivants du combat se relevaient lentement grâce aux soins mystiques des fusuis (nues elles aussi). Un silence de mort régnait sur le plateau rocheux.

Et en un clin d'oeil, tout était terminé. Les deux adversaires ont frappé exactement au même moment, sans prendre la peine de consacrer la moindre parcelle de leur énergie dans leur défense, obnibulés dans leur désir d'abattre l'autre d'un coup si violent qu'il ne se relèverait pas. Le sang a jailli dans les airs en une morbide auréole. Ils sont tombés au même moment, dans le même mouvement, comme s'ils jouaient un ballet coordonné. Je n'ai pu retenir mon cri. Je sentais aux tréfonds de mon coeur que mon père venait de mourir, sacrifiant sa vie pour permettre aux héros de l'Empire d'avoir une chance face au démon de la montagne Nezumi. Quelqu'en soit le prix... Le clan Torayama venait de perdre son plus grand daimyo depuis notre illustre fondateur. Plusieurs samuraïs ont tourné la tête vers les remparts en entendant mon cri mais ils ne virent rien car le maître-assistant qui comme moi avait assisté à toute la scène m'avait précipitamment pris dans ses bras et plaqué au sol. Il rampa en s'éloignant du rempart, m'entraînant avec lui et j'étais trop terrassé par la stupeur et le chagrin pour lui opposer une quelconque résistance. Je pleurais à chaudes larmes et compatissant, il me ramena jusqu'à mon dortoir sans faire de bruit, sans prévenir personne et passant l'éponge sur mon escapade nocturne. Je lui en ai été gré pendant de longues années. Ce que nous avions vu cette nuit-là nous a rapprochés.

Plusieurs années après, alors que je me préparais pour les épreuves du gempukku, il m'a révélé un secret. Il m'a rappelé l'attitude des maîtres des Cinq Pics lors de mon arrivée. Leur hostilité palpable à cause de mon trop jeune âge. Et leur stupeur lorsque j'ai répondu à leur question.

Devenir invincible.

Il me révéla que ces mots n'étaient pas anodins ici. Lorsque Torayama fonda ce temple et le dédia au savoir martial, à la perfection du combat, ses plus proches élèves lui demandèrent quel était le but du bushido tel qu'il lavait écrit et qu'ils venaient de découvrir. Sa réponse fut claire et nette, et sa simplicité renfermait toute la force de cette affirmation.

Devenir invincible.

Je lui ai alors demandé si j'avais déçu les maîtres ou au contraire si j'avais comblé leurs attentes. Il n'a pas voulu me répondre. Aujourd'hui je crois que c'est un peu des deux. J'étais doué, même sans tenir compte de mon jeune âge. Mais il est très difficile d'égaler une légende. Je ne suis qu'un homme. Mais je crois que je suis parvenu à réaliser mon objectif.

Devenir invincible.
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Sabre
Heimin


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MessageSujet: Re: Je ne regrette rien.   Lun 6 Juil - 23:18

An 397, automne

Les années qui suivirent la mort de Jotaro passèrent vite, trop vite. Je m'entrainais nuit et jour, sans aucune retenue, me plongeant tout entier dans l'étude des arts martiaux. Le sabre surtout retenait mon attention. J'enrageai de ne pouvoir en manier un, de devoir me contenter d'un bokken comme tous les gamins trop jeunes pour subir le gempukku. Mais ce morceau de bois sculpté, mes condisciples apprirent vite à s'en méfier. Je gardais constamment en mémoire le dernier conseil que maître Goken m'avait donné en partant.


Domine ton esprit et laisse ton corps devenir sauvage.

C'était déjà à l'époque très mal engagé. Côté corps ça allait tout seul. Ma musculature se densifiait au rythme de mes combats et de ces milliers d'heures d'entrainement acharnés que les maîtres du dojo m'imposèrent. Malgré mon jeune âge, je tenais alors la comparaison question vitesse, coordination et puissance avec la plupart de mes camarades de classe. Mais côté esprit, c'était loin d'être brillant. Je n'avais aucune patience, pas une once de sagesse et autant de retenue qu'un bouc en rut. Mon père était mort et j'avais en moi une telle rage que parfois, j'avais envie de dévorer le coeur de ceux qui se dressaient contre moi. Pas d'entrainement, chaque combat était pour moi aussi sérieux qu'une lutte à mort et il ne devait y avoir qu'un seul vainqueur. J'avais besoin de vaincre, de me prouver à moi-même que la mort ne me prendrait pas si vite, pas si brutalement qu'elle l'avait fait pour cet homme que je croyais indestructible. Maître Okuza l'avait bien compris et il prenait systématiquement ma défense lorsqu'un autre enseigant se plaignait que j'avais rossé un de ses élèves jusqu'à le laisser sur le carrreau. Je n'avais déjà à l'époque aucune pitié et aucune retenue. Combattre quiconque me provoquait me semblait plus que normal, c'était pour moi la seule solution possible. A cette époque, je montrais les dents dès qu'on m'adressait la parole et je répondais par la violence à la moindre provocation. Je n'avais aucun ami et même Zenji s'éloigna un peu de moi. Pourtant, je n'étais pas un rebelle et j'appliquais avec la plus extrême rigueur les consignes qui m'étaient données. Pas rancunier pour un sou, j'oubliais les insultes, réelles ou imaginées, sitôt qu'elles avaient été lavées dans le sang ou la poussière. J'étais droit et fier, trop droit et trop fier peut être. Mes maîtres disaient que j'étais colérique et orgueilleux.

J'avais tout juste douze ans lorsque les maîtres se rassemblèrent pour juger de ma conduite et décider de ce qu'ils allaient faire de moi. Ils m'avaient convoqué et j'avais assisté à leurs débats, le front posé sur le sol, un maître-assistant veillant à ce que je ne relève pas la tête avec un bokken en main, prêt à me faire mordre la poussière si j'osais défier les anciens. Comme si j'aurai pu ne serait-ce que l'envisager. J'avais pour chacun de ces hommes le plus grand respect, j'aurai donné ma vie pour eux. Je crois que déjà, j'étais incompris mais déjà, je m'en moquais éperdumment.

Plusieurs des maîtres estimaient qu'il fallait me renvoyer, me chasser du dojo. D'autres soutenaient que si ma conduite était parfois inqualifiable, le feu qui ravageait mon âme et le courage qui m'animait forçaient le respect et que j'avais ma place ici, plus que tout autre. Tous pensaient que par respect pour feu mon père, ils devaient faire un effort pour me supporter mais aucun ne l'aurait exprimé à haute voix. Vieilles têtes de mule entêtées. Vieux radoteurs souffreteux. Je pense à eux avec nostalgie et tendresse aujourd'hui mais ce jour-là, je m'attendais à être chassé et j'estimais le mériter amplement. Pourtant, je ne regrettais rien.

Au terme d'un long débat, les maîtres ne purent se mettre d'accord et laissèrent à maître Okuza le soin de décider. J'étais soulagé, j'allais pouvoir rester. Malgré toutes mes forfanteries, malgré la violence qui m'habitait, malgré ce regard de défi qui ne me quittait jamais, je savais qu'il m'aimait bien et qu'il ne me renverrait pas. Quelle ne fut pas ma surpris lorsqu'il déclara qu'à son avis, je n'avais plus ma place parmi eux. Ces derniers mots avaient résonné comme un éclair solitaire dans le temple. Un silence total régnait alors. Maître Okuza était de notoriété publique celui des maîtres que j'appréciais le plus et je pense, avec le recul, que c'était réciproque même s'il ne l'a jamais montré. En lui laissant la décision, les maîtres avaient en fait choisi de me garder mais ne voulaient pas avoir l'air d'abdiquer, ils voulaient que je comprenne que c'était ma toute dernière chance. Certains se demandaient déjà comment Torayama Kaito, l'ancien karo de Jotaro qui avait succédé à son maître à la tête du clan allait réagir à la nouvelle de mon renvoi. Les choses pouvaient vite dégénérer même si l'homme était connu pour sa tempérance et sa modération.


Il est prêt pour subir les épreuves du gempukku. A ce stade de son parcours, nous n'avons plus rien à lui apprendre.

Tout était dit. La suite alla très vite. Au dojo des Cinq Pics, il n'y a qu'une seule épreuve possible pour le gempukku. A la veille de l'hiver, tous les étudiants s'estimant prêts le déclarent au maître dont ils se sentent le plus proche et quelques jours plus tard, ils sont rassemblés dans la cour. Devant l'ensemble des maîtres, de leurs assistants et des autres élèves, les futurs samuraïs s'affrontent deux par deux. Le vainqueur est autorisé à quitter le dojo, le vaincu n'a plus qu'à passer un an de plus à étudier. Il était déjà arrivé que certains étudiants se suicident en ayant échoué dans cette épreuve et certains étudiants ne parvenant pas à vaincre leur vis à vis année après année dépassaient parfois l'âge de vingt ans avant de parvenir à franchir cette épreuve. Dans mon cas, c'était fort différent. Il fallait que je gagne, aucune autre solution n'était envisageable. Je n'imaginais de toutes façons même pas la possibilité d'un échec. J'étais certain de vaincre.

Ce jour-là pourtant, jusqu'à ce que le combat commence, j'avais une drôle de sensation au fond du ventre. Peut être de l'apréhension. Rien de plus, un Torayama ne connait pas la peur. J'essayai de m'en convaincre en tous cas. Je m'en souviens avec amusement. J'ai été opposé à un petit salaud de Kuma âgé de dix-huit ans, une brute qui n'aimait rien plus qu'humilier les faibles et se faire mousser auprès des enseignants. Notre premier affrontement datait d'environ deux ans. Ce jour-là, il frappait en riant un tout jeune garçon qui se tenait prostré sur le sol, ayant depuis longtemps oublié toute idée vindicative. Et l'autre le frappait encore. En riant. Le pire c'est qu'il avait raison. Le garçon au sol n'était pas fait pour la vie de guerrier, il n'en avait ni le cran ni la carrure. Mais c'était un Torayama et ça suffisait à interdire à quiconque de s'en prendre à lui. J'ai sauté sur ce type, sans réfléchir. Impossible de laisser un frère de clan se faire ainsi agresser. Pourtant, je crois que si ça avait été moi devant ce gars, moi qui l'avait entendu geindre après avoir reçu un coup de bokken sur le poignet, je crois que je l'aurai frappé aussi. Plus fort même, sans doute. Mais dans le cas présent, j'ai attrapé le Kuma à la gorge et je lui ai arraché une oreille avec mes dents, vu que je n'avais pas d'armes à disposition. Il a hurlé, son sang aspergeant le parquet du dojo. J'ai été fouetté pour ça. J'ai du frotter le sol huilé jusqu'à ce que la plus infime trace de sang ai disparue. Et j'ai du lui présenter des excuses devant l'ensemble des élèves du dojo. Mais si ça avait été à refaire, j'aurai recommencé, sans l'ombre d'une hésitation. Et quand le jeune Torayama était venu me remercier, je lui avais craché mon mépris au visage, lui assénant ses quatre vérités. De cela, je ne suis pas très fier. Les enfants peuvent être très cuels, parfois. Il a quitté le dojo peu après et il a fait une honorable carrière de magistrat.

Ce jour-là, je tenais mon bokken un peu trop serré. Senbo faisait vrombir son tetsubo avec un sourire mauvais. Je lisais sur son visage la promesse des coups qu'il comptait m'asséner. Malheureusement pour lui, il n'avait pas tenu compte d'un élément important de cette épreuve : nous étions libres d'user de toutes les tactiques et de toutes les stratégies pour vaincre. Et nous étions libres d'utiliser toutes les techniques de combat possible. L'important était de vaincre. Alors quand il s'est avancé vers moi, j'ai pris une pose iaïjutsu, le provoquant ouvertement. Il avait l'air fin avec son tetsubo en main. Je me souviens encore de son air ahuri mais il ne pouvait pas reculer. Pas sans perdre la face, pas sans montrer à tous son manque de maîtrise et son incapacité à vaincre. La suite à été très rapide. Senbo n'a pas pu esquisser le moindre geste lorsque j'ai frappé. Mon bokken lui a fait éclater les lèvres et je crois que deux dents ont volé. Assommé net, il s'est effrondré sur le sol. J'étais vainqueur.

Le lendemain, au terme d'une cérémonie sans éclat particulier, j'ai reçu mes sabres et je suis parti pour kyuden Torayama. Il me fallait encore prêter serment devant le daimyo mais j'étais enfin devenu samuraï.
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Je ne regrette rien.
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